Paysage par Grégoire

Paysage par Grégoire

 

(Bon, ce n’est pas la vraie photographie, parce qu’elle n’est pas libre de droits, mais vous avez l’esprit : un champ, quelques arbres et des moutons.)

(2)

— On dirait des moutons…

— Ça ne peut pas en être, tu le sais bien.

— Oui je sais bien, n’empêche qu’on dirait des moutons.

On est restés comme ça, pendant un quart d’heure. Et puis il a dit :

— Quand même, on dirait des moutons.

Je n’ai pas répondu tout de suite.

— Oui, j’ai dit, on dirait des arbres, aussi.

— C’est vrai, il a dit.

Il est resté pensif. Un quart d’heure. C’est son rythme. Réglé comme une horloge. Il dit un truc tous les quarts d’heure.

Ça n’a pas raté. Au bout d’un quart d’heure il a dit :

— Ça fait bizarre quand même.

— Quoi ? j’ai demandé.

— Quand tu penses que la laine venait de là, à l’origine.

— C’est vrai, j’ai dit. Il y avait même de la laine d’Écosse, quand l’Écosse existait encore.

Il n’a rien répondu. Ça faisait beaucoup d’un seul coup. J’ai attendu un quart d’heure. Puis il a dit :

— C’était où, l’Écosse ?

— Je ne sais pas, j’ai répondu. Je me rappelle plus.

— C’est drôle, ça, alors, il a dit.

— Qu’est-ce qui est drôle ?

— Toi qui sais toujours tout, qui a une explication à tout, d’un coup, là, tu ne sais plus où était l’Écosse.

J’étais un peu vexé. Je n’ai pas répondu. J’aimais mieux attendre un quart d’heure. Ça n’a pas raté.

— Ça ressemble pas trop à l’Écosse, il a dit.

— Qu’est-ce qui ressemble pas trop à l’Écosse ? j’ai demandé.

— Ça, il a dit. Les moutons, les arbres. Tu vois bien que c’est pas l’Écosse.

Il commençait à m’énerver. Je lui ai dit assez sèchement :

— Qu’est-ce que t’y connais à l’Écosse ?

— J’ai vu un film, il a dit.

— Toi, tu as vu un film ? j’ai demandé.

— Oui, j’ai vu un film.

— Et comment t’as pu voir un film ? En quel honneur ?

— Je me souviens plus, il a dit. Mais je me rappelle que ça se passait en Écosse.

— Ah bon ? j’ai dit.

Et il s’est passé un quart d’heure.

— Dans le film, il y avait des moutons, il a dit. Mais ils étaient pas pareils.

— Ah bon ? j’ai fait. Ils sont pas pareils, les moutons, en Écosse ?

— Écoute, il m’a dit, arrête de me prendre pour un con. Je me souviens pas aussi bien que toi, mais il y a quand même des trucs que je me rappelle. Je te dis que j’ai vu un film sur l’Écosse, je me rappelle plus quand, mais je me rappelle que je l’ai vu. Et c’était pas comme ça. Maintenant, c’est tout. Tu vas pas me reprocher de me souvenir de quelque chose. Pour une fois.

Il était agressif. J’ai calmé le jeu :

— Ça va, j’ai dit.

Il a pris son quart d’heure de réflexion. Puis il a ajouté :

— J’y ai droit, moi aussi.

— T’as droit à quoi ?

— Aux souvenirs.

— Comme tout le monde, j’ai dit.

Et je me suis senti triste tout à coup. Ne plus savoir où était l’Écosse. Difficile de croire que j’y avais passé de si bons moments. Tout ceci s’estompait progressivement.

J’ai dû rester perdu dans mes idées un quart d’heure, car c’est lui qui a relancé :

— Mais toi, ça t’est arrivé d’en voir ?

— D’en voir ? De voir quoi ?

— Des moutons, il a dit.

— Tu vois, j’ai dit, ce qui est dommage, finalement, c’est qu’on s’aperçoit après coup de tout ce qu’on aurait dû faire.

— De quoi tu parles ? Je te demande si tu as vu des moutons, je te demande pas un cours de philosophie.

— Oui, j’en ai vu, je lui ai dit pour le rassurer. Et justement. C’est pour ça que je dis qu’on s’aperçoit après coup de ce qu’on aurait dû faire.

— Je comprends rien à ce que tu racontes.

J’allais répondre, mais j’ai vu qu’il était parti pour son quart d’heure. Ça m’a vexé, une fois de plus. C’est lui qui a repris :

— En fait, il a dit, tu voulais dire qu’à l’époque où tu voyais des moutons, tu aurais dû en profiter davantage.

— Exact, j’ai dit.

— C’est vrai, qu’il a dit d’un air profond.

On a réfléchi tous les deux pendant un quart d’heure.

— Et maintenant ? a-t-il demandé.

— Quoi, maintenant ?

— Qu’est-ce que tu crois qu’on va regretter, plus tard, par rapport à maintenant ?

— Je vois pas ce qu’il y aurait à regretter, j’ai dit.

— Peut-être qu’il y a des moutons qu’on ne voit pas, il a dit.

— Et après tu dis que je donne des cours de philosophie ?

On a repris un bon quart d’heure de pause.

— Ça passe quand même pas vite, il a dit.

J’avais rien d’intéressant à dire, alors j’ai passé mon tour. Lui aussi. Un bon quart d’heure.

— Dis donc, il m’a dit.

— Hm ?

— Toi qui sais tout ?

— Ça va, lâche-moi un peu, j’ai dit.

— Non mais sérieusement, il a dit.

— Vas-y, accouche, j’ai dit.

— Ça dure combien de temps, la mort ?

Et le quart d’heure suivant, il a duré largement plus qu’un quart d’heure.

© Grégoire

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Posté le

22 novembre 2016

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