Le Lait par Gwen

Le Lait par Gwen

Je me souviens de l’odeur du lait. Du lait en poudre que mon grand-père mélangeait à de l’eau dans un grand récipient cylindrique en fer-blanc. Tout autour de petits orifices sur lesquels étaient branchées des tétines. Il fallait attraper les agneaux, les porter par-dessus les barrières, puis les reposer au sol. Là, ils trouvaient tout seuls le chemin pour téter.

Je n’ai jamais retrouvé cette odeur. Ni celle de la paille mouillée, souillée, qui jonchait le sol de la bergerie. Il n’y a plus de moutons depuis longtemps. Plus d’âne, plus de lapins. Le bâtiment sert à entreposer les tracteurs et le matériel agricole. Seuls les chats sauvages errent encore dans les parages, sans doute la quinzième génération depuis les chatons de mon enfance.

Les agneaux les plus jeunes continuaient de mordiller les tétines bien après être repus. Le lait coulait sur le sol, sur les bras de mon grand-père qui tenait les plus fragiles, ceux à qui leurs aînés ne laissaient pas de place. Ensuite, il fallait tout nettoyer : le sol au jet d’eau, les bras au savon dur dans le lavabo blanc contre le mur en parpaing. L’odeur du lait disparaissait, celle du propre la recouvrait : neutre, piquante, sans âge. Ce type d’odeur qui efface toutes les autres, qui détruit les traces du passé. Celle-là, je l’ai recroisée. Une fois. À l’hôpital. Elle collait aux draps, aux murs, aux couloirs. Elle cachait la morphine et la sueur, la peur et la douleur. Elle enveloppait ce corps dont l’esprit n’était déjà plus là, qui n’existe plus que dans mes souvenirs, comme la ferme et les brebis.

© Gwen

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Posté le

22 novembre 2016

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